Par Gilles Norroy,
Ce qui est nouveau dans la campagne des présidentielles américaines, c’est l’intérêt qu’elle suscite dans le monde. Cela est dû en grande partie au charisme du candidat Barak Obama.
Qui aurait pu imaginer qu’il rassemble 200 000 personnes à Berlin et qu’il se crée partout dans le monde des comités de soutien de personnes qui ne sont pas citoyens des Etats-Unis !
Cet intérêt n’est pas simplement une curiosité pour l’élection américaine, le candidat Démocrate porte en fait les espoirs d’une grande partie du monde car il symbolise la promesse d’un retour de l’Amérique que nous aimons : ouverte, diverse, multiculturelle, soucieuse de démocratie.
Nous les Progressistes, issus le plus souvent de ce que l’on a appelé la Gauche Américaine nous refusons aujourd’hui comme hier, l’anti-américanisme primaire qui caractérise encore une partie de la gauche française. Nous continuons à penser que la démocratie américaine a sauvé l’Europe de la dictature et continue à être un des points d’ancrage de la civilisation.
Obama porte spontanément les espoirs du monde progressiste par son équation personnelle plus que par son programme. Qu’un fils d’immigré kenyan ait réussi à se hisser au somment du Parti démocrate et puisse envisager de devenir Président des Etats-Unis témoigne de son talent bien sûr mais aussi de l’ouverture de la société américaine : cela serait il possible en France, en Allemagne ou en Grande-Bretagne ?
L’occasion de cette élection doit nous permettre aussi de comparer la vie démocratique aux Etats-Unis et en France pour en tirer quelques leçons.
Ce qui frappe dans le débat américain c’est le poids donné à l’histoire personnelle, de ce point de vue d’ailleurs les deux candidats ont une trajectoire remarquable : le démocrate qui démontre que le rêve américain peut se réaliser, le républicain au courage et au patriotisme admirable. C’est évidemment plus glorieux que l’histoire personnelle de nombre de nos hommes politiques français qui pourrait se résumer en : «est passé de fonctionnaire de l’administration à fonctionnaire de la politique».
La puissance de la convention démocrate à Denver donne aussi à penser, surtout quand on la compare au triste spectacle donné fin août à la Rochelle. On y voit l’abîme qui sépare un film de Spielberg du dernier Chabrol, Jimmy Hendrix et Yves Duteil, Jugnot et Brad Pitt.
Pour avoir passé de nombreuses années dans des entreprises américaines, j’ai pu mesurer leur professionnalisme impressionnant et l’optimisme énergisant qui les caractérisent.
Cela ne veut pas dire que les Etats-Unis soient une société idéale, elle peut être violente, injuste et il vaut mieux y être en bonne santé. Mais l’essentiel est que l’Amérique a une capacité à se réinventer selon le principe de la destruction créatrice de Schumpeter, elle génère une force considérable, une volonté de pragmatisme et de créativité.
Les américains attendent beaucoup moins de l’état que la plupart des européens car l’esprit pionnier est toujours là qui veut que dans le Far-West il vaut mieux compter d’abord sur soi.
Cela leur évite au moins le débat politique à la française avec nos cortège de pleureuses siciliennes et leur quête furieuse de prébendes.
Le rêve américain enfin est aussi celui de tous les progressistes, un rêve fait de tous les rêves, d’un monde pacifié, d’une diversité des cultures et des croyances.
Alors oublions quelques instants nos affaires franco-françaises, remisons nos histoires de camemberts dans leur boîte, et gardons à l’esprit quelque chose de Tennessee.
dimanche 7 septembre 2008
Deux conventions, deux époques
Après la convention républicaine le New York Times publie un dessin humoristique. On y voit John McCain conduire Sarah Palin, sa candidate fraîchement choisie à la vice-présidence, dans une jolie décapotable dont le volant est monté au-dessus de la banquette arrière et fait face à l’arrière de la route. Les deux co-listiers se dirigent fermement, droit devant, vers le passé.
On ne peut imaginer meilleur symbole pour représenter l’essence de cette convention. Et suggérer par contraste le degré auquel les discours prononcés à la convention démocrate la semaine précédente reflétaient les préoccupations actuelles des classes moyennes.
À Minneapolis, l’attention des intervenants autant que des médias s’est concentrée essentiellement sur les personnes, sur les biographies : McCain le héros, McCain l’ancien prisonnier de guerre, McCain le pilote homérique, McCain le rebelle, McCain l’iconoclaste. Palin la « maman hockey » (donc dotée d’assez de courage et de patience pour emmener régulièrement un fils à l’entraînement de hockey avec un équipement massif et se geler pendant des heures autour de la patinoire avant de le ramener), Palin la pourfendeuse du droit à l’avortement ayant valeureusement choisi d’accoucher d’un enfant trisomique, Palin la fustigeuse des politiciens corrompus au sein de son propre parti, Palin la chasseresse de caribou (on a moins mis en exergue son scepticisme à l’égard du réchauffement climatique, ses plaidoyers pour l’enseignement du créationnisme dans les écoles publiques, son soutien à la peine de mort, sa compréhension du politique comme expression de la volonté divine).
Tous ces spotlights illuminant des individus et des parcours personnels lors de la convention ont permis pendant quelques jours de maintenir une semi pénombre sur la pauvreté de l’ « offre » républicaine. Baisse des impôts, réduction des dépenses publiques et du rôle de l’État dans la vie économique et sociale, autorégulation des marchés - cette recette prônée par McCain est la quintessence de la pensée républicaine. C’est bien la formule qu’a appliquée Bush pendant huit ans, avec les résultats que nous voyons aujourd’hui sur les marchés financiers et de l’immobilier, dans la montée du chômage, dans la précarité que subissent 47 millions d’Américains sans protection de santé. Paradoxe suprême : alors même que pendant la convention McCain et ses co-équipiers faisaient l’apologie du non-interventionnisme cher aux Républicains, cette philosophie politique était sévèrement démentie par l’engagement du gouvernement fédéral dans le sauvetage de Fannie Mae et Freddie Mac, seule option pour éviter le désastre. Dans son ensemble, la convention a à peine fait état de la grave crise qui secoue le pays depuis plus d’un an. Il est vrai que Phil Gramm, le mentor de McCain en économie, estime qu’il s’agit d’une « récession mentale » et que les Américains sont devenus une « nation de chialeurs ».
On peut par conséquent s’étonner d’avoir vu McCain voler à Obama son thème principal en se présentant lui-même comme l’agent du changement à Washington. Sans doute y a-t-il là une habile stratégie de campagne visant à priver de son contenu l’affirmation identitaire majeure de l’adversaire.
Par contre, il n’est en rien surprenant que la résilience de la menace terroriste dont les Républicains font leur miel depuis le 11 septembre 2001, la guerre en Irak et la nécessité de continuer à y « combattre l’ennemi » aient été le motif récurrent de cette convention. Quoi de mieux que le discours de la peur pour éviter de faire le bilan d’une guerre interminable, ingagnable ? Quoi de mieux que le discours de la peur et la désignation répétée d’un ennemi extérieur commun pour fédérer, en l’absence d’un programme apte à mobiliser des énergies réparatrices, créatrices ?
De même l’injonction sans cesse répétée pendant ces quelques jours de « forer, forer, forer » (au large des côtes américaines et en Alaska) comme remède au moins temporaire à la hausse des prix de l’essence avait pour but secret d’exacerber le nationalisme de l’auditoire (l’argument étant une réduction de la dépendance à l’égard du pétrole étranger). Cette proposition recèle aussi le sempiternel sous-entendu républicain que les Démocrates, qui s’opposent à cette approche, sont déloyaux à la patrie.
À Denver où se tenait la convention démocrate la semaine d’avant, le contenu des discours donnait par contre à penser qu’Obama a bien capté ce qui angoisse aujourd’hui les classes moyennes américaines. La conscience de la crise, de la hausse des prix de l’énergie, de la faillite de l’immobilier, était omniprésente dans les propos. Quoique moins consistant qu’on aurait pu le souhaiter, le discours d’Obama était plus convaincant sur l’existence d’un vrai programme politique que celui de McCain. Il reflétait bien la formule mixte d’encouragement au travail et de société solidaire des plus faibles qui est seule garante de réussite dans une économie de plus en plus globalisée.
Plus remarquable encore était le discours de Bill Clinton et son diagnostic à la louable précision du double problème de l’Amérique de Bush : à l’intérieur, le rêve américain assiégé, et dans le monde, le leadership des États-Unis affaibli.
Le programme démocrate, complété par l’audacieux plan environnemental défendu par Al Gore et l’engagement d’Obama d’élargir la protection de santé, semble donc bien apporter des réponses pertinentes aux maux de la société américaine pour aujourd’hui et pour demain.
Reste à savoir si Obama saura opposer une force suffisante à la machine républicaine, dont les campagnes l’emportent généralement en flattant les bas instincts de l’électorat indécis.
Rien n’est moins sûr.
On ne peut imaginer meilleur symbole pour représenter l’essence de cette convention. Et suggérer par contraste le degré auquel les discours prononcés à la convention démocrate la semaine précédente reflétaient les préoccupations actuelles des classes moyennes.
À Minneapolis, l’attention des intervenants autant que des médias s’est concentrée essentiellement sur les personnes, sur les biographies : McCain le héros, McCain l’ancien prisonnier de guerre, McCain le pilote homérique, McCain le rebelle, McCain l’iconoclaste. Palin la « maman hockey » (donc dotée d’assez de courage et de patience pour emmener régulièrement un fils à l’entraînement de hockey avec un équipement massif et se geler pendant des heures autour de la patinoire avant de le ramener), Palin la pourfendeuse du droit à l’avortement ayant valeureusement choisi d’accoucher d’un enfant trisomique, Palin la fustigeuse des politiciens corrompus au sein de son propre parti, Palin la chasseresse de caribou (on a moins mis en exergue son scepticisme à l’égard du réchauffement climatique, ses plaidoyers pour l’enseignement du créationnisme dans les écoles publiques, son soutien à la peine de mort, sa compréhension du politique comme expression de la volonté divine).
Tous ces spotlights illuminant des individus et des parcours personnels lors de la convention ont permis pendant quelques jours de maintenir une semi pénombre sur la pauvreté de l’ « offre » républicaine. Baisse des impôts, réduction des dépenses publiques et du rôle de l’État dans la vie économique et sociale, autorégulation des marchés - cette recette prônée par McCain est la quintessence de la pensée républicaine. C’est bien la formule qu’a appliquée Bush pendant huit ans, avec les résultats que nous voyons aujourd’hui sur les marchés financiers et de l’immobilier, dans la montée du chômage, dans la précarité que subissent 47 millions d’Américains sans protection de santé. Paradoxe suprême : alors même que pendant la convention McCain et ses co-équipiers faisaient l’apologie du non-interventionnisme cher aux Républicains, cette philosophie politique était sévèrement démentie par l’engagement du gouvernement fédéral dans le sauvetage de Fannie Mae et Freddie Mac, seule option pour éviter le désastre. Dans son ensemble, la convention a à peine fait état de la grave crise qui secoue le pays depuis plus d’un an. Il est vrai que Phil Gramm, le mentor de McCain en économie, estime qu’il s’agit d’une « récession mentale » et que les Américains sont devenus une « nation de chialeurs ».
On peut par conséquent s’étonner d’avoir vu McCain voler à Obama son thème principal en se présentant lui-même comme l’agent du changement à Washington. Sans doute y a-t-il là une habile stratégie de campagne visant à priver de son contenu l’affirmation identitaire majeure de l’adversaire.
Par contre, il n’est en rien surprenant que la résilience de la menace terroriste dont les Républicains font leur miel depuis le 11 septembre 2001, la guerre en Irak et la nécessité de continuer à y « combattre l’ennemi » aient été le motif récurrent de cette convention. Quoi de mieux que le discours de la peur pour éviter de faire le bilan d’une guerre interminable, ingagnable ? Quoi de mieux que le discours de la peur et la désignation répétée d’un ennemi extérieur commun pour fédérer, en l’absence d’un programme apte à mobiliser des énergies réparatrices, créatrices ?
De même l’injonction sans cesse répétée pendant ces quelques jours de « forer, forer, forer » (au large des côtes américaines et en Alaska) comme remède au moins temporaire à la hausse des prix de l’essence avait pour but secret d’exacerber le nationalisme de l’auditoire (l’argument étant une réduction de la dépendance à l’égard du pétrole étranger). Cette proposition recèle aussi le sempiternel sous-entendu républicain que les Démocrates, qui s’opposent à cette approche, sont déloyaux à la patrie.
À Denver où se tenait la convention démocrate la semaine d’avant, le contenu des discours donnait par contre à penser qu’Obama a bien capté ce qui angoisse aujourd’hui les classes moyennes américaines. La conscience de la crise, de la hausse des prix de l’énergie, de la faillite de l’immobilier, était omniprésente dans les propos. Quoique moins consistant qu’on aurait pu le souhaiter, le discours d’Obama était plus convaincant sur l’existence d’un vrai programme politique que celui de McCain. Il reflétait bien la formule mixte d’encouragement au travail et de société solidaire des plus faibles qui est seule garante de réussite dans une économie de plus en plus globalisée.
Plus remarquable encore était le discours de Bill Clinton et son diagnostic à la louable précision du double problème de l’Amérique de Bush : à l’intérieur, le rêve américain assiégé, et dans le monde, le leadership des États-Unis affaibli.
Le programme démocrate, complété par l’audacieux plan environnemental défendu par Al Gore et l’engagement d’Obama d’élargir la protection de santé, semble donc bien apporter des réponses pertinentes aux maux de la société américaine pour aujourd’hui et pour demain.
Reste à savoir si Obama saura opposer une force suffisante à la machine républicaine, dont les campagnes l’emportent généralement en flattant les bas instincts de l’électorat indécis.
Rien n’est moins sûr.
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